En décembre 2024 le régime de Bachar Al-Assad a chuté et les islamistes ont pris la tête du pays. En réaction à cet événement Emmanuel Macron s’exprime sur ses réseaux : « L’Etat de barbarie est tombé, enfin » ; conclusion gravissime et honteuse, d’autant plus que la France a pris part à ce malheur. Revenons sur cette implication.

Les sanctions internationales

Quand on pense à la guerre, on pense en premier lieu à ses moyens physiques : avions de combat, explosifs, soldats, etc. ; mais elle peut passer par d’autres voies. Avant même de parler d’opérations de subversion ou de guerre économique, les sanctions commerciales peuvent être des armes redoutables. Rappelons par exemple que l’embargo commercial contre l’Irak a entraîné la mort d’environ 300 000 enfants Irakiens, « ça en valait la peine » affirmera Madeleine Albright. Alors que, lors de la première guerre du Golfe, il était question d’un affrontement entre deux États souverains, la situation en Syrie ne bénéficie même pas de cette circonstance : il s’agissait exclusivement d’un conflit interne, entre un gouvernement et une partie de son peuple ; on voit mal, par ailleurs, en quoi la nature du régime syrien devrait concerner la France, la colonisation est censée appartenir au passé. Voilà un premier problème. Un second tient à ceci : pourquoi imposer des sanctions à la Syrie, mais pas à l’Arabie saoudite pour ses agissements au Yémen ou contre le Rwanda qui arme les milices du M23 au Nord-Kivu ? Comme toujours la protection des civils est un prétexte, il s’agit de chasser les dirigeants qui déplaisent aux Etats-Unis d’Amérique, pour des raisons géostratégiques ou énergétiques, le tout dans le plus grand mépris des conséquences économiques et humanitaires.

Les livraisons d’armes

« Qui vous dit qu’on n’a pas donné d’armes aux rebelles, c’est à dire à l’opposition démocratique ? ». François Hollande au journal Le Monde le 20 août 2014

La France ne s’est pas limitée aux sanctions commerciales et est rapidement passée à la livraison d’armes. Il s’agit d’une ingérence grave, doublée d’une manipulation grossière faisant croire que l’on apportait du soutien à « l’opposition démocratique ». Armer la rébellion, démocratique ou non, implique l’affaiblissement du régime de Bachar El-Assad, et in fine, la victoire des islamistes, seule force réellement capable de triompher face au dirigeant syrien. Les révolutions sont souvent menées par des groupes radicaux, cela a été le cas en Syrie comme en Ukraine où la place Maïdan n’a pas été tenue par la bourgeoisie kiévienne mais plutôt par Azov et Pravyï sektor. Pour l’OTAN, les ennemis de mes ennemis sont mes amis, qu’importe leur nature.

Ajoutons à cela que les allégeances en Syrie sont loin d’être aussi claires que « rebelles démocrates » contre « rebelles islamistes » mais se composent de nombreux groupes insurgés, ayant chacun leur nuance, avec parfois des changements d’allégeance. On pourra citer par exemple Les Faucons du Levant, groupe armé ayant fait dans un premier temps allégeance à l’Armée Syrienne Libre avant de rejoindre ensuite les islamistes d’Ahrar Al-Cham. Quelle garantie qu’ils n’aient pas pu emporter avec eux des armes distribuées par les occidentaux ?

Attaque chimique et ONG « fiables »

Nous sommes en 2018, Bachar El-Assad, grâce au soutien de son allié russe, a repris l’essentiel de la Syrie, et les opinions occidentales se détournent peu à peu de ce conflit. C’est le moment qu’aurait choisi Bachar El-Assad pour utiliser des armes chimiques à Douma. En plus du caractère pour le moins étonnant de la temporalité choisie, des témoignages de personnes présentes sur les vidéos censées prouver ces attaques affirment clairement qu’il s’agit d’une mise en scène. Cela n’empêcha pas Emmanuel Macron de décider un bombardement en Syrie à la suite de l’événement, ainsi qu’à l’intégralité de la grande presse française de reprendre cette version des faits, ceci en s’appuyant sur le témoignage « d’ONG habituellement fiables ».

Plus précisément, le rapport concluant à l’imputation de l’usage d’armes chimiques par le régime de Bachar El-Assad, se base sur les informations de trois ONG : la Syrian American Medical Society, l’UOSSM et la défense civile syrienne. Regardons en détail qui sont ces fameuses ONG.

Commençons par la SAMS : fondée par des immigrés syriens aux Etats-Unis en 1998 pour apporter de l’aide médicale en Syrie, l’ONG n’a a priori rien de spécialement suspect. Mais cette dernière va beaucoup évoluer, son budget passera de cent mille dollars en 2010 à quinze millions en 2014 et le personnel d’une personne à une soixantaine. Ces chiffres traduisent un changement profond au point qu’une ancienne membre de l’ONG explique avoir démissionné suite à une infiltration massive des frères musulmans, ces derniers ayant selon elle transformé l’organisation en « hôpital chirurgical mobile d’Al-Qaïda ». De quoi faire naître des doutes sur le côté impartial de l’ONG. Ajoutons à cela que la SAMS était financée à hauteur de plusieurs millions par an par l’USAID et à hauteur de 350 000 euros par la France. Elle est donc une organisation non-gouvernementale, mais financée par les gouvernements occidentaux.

Parmi les références utilisées il y a également eu l’UOSSM, au sujet de laquelle les informations sont extrêmement limitées. Cependant on peut voir sur leur site qu’elle envoie du matériel médical en Syrie via d’autres ONG. C’est un fonctionnement assez opaque : qui la dirige ? Qui la finance ? Et bien au moins en partie la France, qui a distribué en 2018 50 millions d’euros à diverses ONG dont la mystérieuse UOSSM.

Les casques blancs : soigner tout le monde ?

La défense civil Syrienne, ou les Casques blancs, revendiquent de soigner tout le monde, quelque que soit leur religion ou leurs opinions politiques. Interdite d’accès aux territoires contrôlés par le régime syrien, elle opère presque exclusivement dans les zones contrôlées par les rebelles. Elle a été financée par les Etats-Unis, le Danemark, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Japon et… la France, pour un total proche des 100 millions de dollars ; encore une organisation dépendante des officiels occidentaux.

Sur ces Casques blancs le plus édifiant est le témoignage vidéo de Pierre Le Corf : on y voit dans un bâtiment présenté comme l’ancien quartier général d’Al Nosra des logos des fameux Casques blancs et des centaines de milliers d’euros de médicaments. On peut également y voir l’hôpital M10, avec des inscriptions d’Al-Nosra et des logos de la …. SAMS, la boucle est bouclée.

Un cas d’école de GONGOS

L’étude de cas de l’utilisation des ONG dans la guerre civile syrienne nous donne un bon exemple d’instrumentalisation de ce type d’organisation. Le phénomène est appelé GONGOs, un acronyme anglais pour Government-Organized Non-Governmental Organizations. Ce terme désigne des ONG qui, bien qu’elles se présentent comme indépendantes, sont en réalité contrôlées ou fortement influencées par des gouvernements ou des intérêts étatiques, souvent pour servir des objectifs politiques ou de propagande. Au-delà du seul exemple syrien, cette situation doit inciter à la vigilance. Ces organisations constituent de redoutables instruments, capables à la fois de produire des communiqués jugés fiables par les médias, de fournir des renseignements précieux, et d’apporter un appui logistique sur le terrain.

Et les intérêts français dans tout ça ?

Le bilan pour laFrance est terrible, non seulement s’est-elle déshonorée en étant l’alliée objective des islamistes d’Al-Nosra mais elle n’en a tiré aucun profit, bien au contraire. Premièrement, après le cas lybien, elle a une nouvelle fois donné du grain à moudre aux détracteurs de l’influence française en Afrique et au Moyen-Orient. Deuxièmement, en bafouant le droit international, elle décrédibilise ses futures injonctions à le respecter. Troisièmement, la chute de Bachar El-Assad a privé l’Europe d’une diversification de son approvisionnement en gaz naturel, car l’un des grands enjeux dissimulés de ce conflit était celui du gaz naturel. Bachar El-Assad a donné son accord au projet de gazoduc partant de l’Iran et traversant l’Irak pour rejoindre la Syrie puis l’Europe, concurrençant ainsi celui du Qatar passant par l’Arabie Saoudite et la Jordanie.

Rappelons qu’Al-Jolani avait déclaré le lendemain des attentats du 13 novembre « Nous sommes heureux de constater qu’une secte déviante a été capable de mettre en œuvre une opération, couronnée de succès, à l’encontre des kufar » et que l’assassin de Samuel Paty était un grand admirateur du groupe Hayat Tahrir al-Sham dirigé par Jolani. Fabius disait que Bachar El-Assad ne mérite pas d’être sur Terre, dirait-il la même chose d’Al Jolani ?